les billets d'humeur de Jean Marie Philibert dans le Travailleur Catalan

Jean Marie PHILIBERT ( c'est moi ) écrit toutes les semaines un billet d'humeur dans le TRAVAILLEUR CATALAN, hebdomadaire de la fédération catalane du PCF.
Je ne peux que vous conseiller de vous abonner à ce journal qui est aujourd'hui le seul organe de presse de gauche du département des Pyrénées Orientales.
J'ai rassemblé dans ce blog quelques uns de ces billets d'humeur en rappelant brièvement les événements qu'ils évoquent

mardi 19 décembre 2017

La Bourse et l'histoire


La Bourse dans son histoire et dans l’histoire

Dans un article précédent « La bourse et la vie », nous avons mis l’accent sur  les conséquences négatives de la disparition de la Bourse du travail, Place Rigaud, pour cause de bibliothèque universitaire à implanter. La presse locale est revenue sur cette information en interrogeant des responsables CGT. Le TC  a cherché à en savoir plus, à revenir sur l’histoire,  la valeur, l’intérêt du bâtiment et de son maintien en centre ville. Nous avons interrogé l’historien André Balent.



André, que sais-tu de l’histoire  du bâtiment ?

C'est la municipalité de Louis Caulas, maire radical, qui a décidé la construction du bâtiment de la place Rigaud destiné à la Bourse du Travail oeuvre de Léon Baille, architecte de ma ville. Ils furent inaugurés le 31 mai 1903.

La Bourse du travail de Perpignan fut créée grâce à une première subvention de la municipalité de Perpignan aux syndicats de la ville (2000 fr. le 24 avril 1893 des locaux municipaux chauffés et éclairés ; 3000 fr. le 10 novembre 1893). La Bourse du Travail de Perpignan ouvrit le 1e février 1894 dans les locaux "provisoires" de l'ancienne école professionnelle de la place Rigaud (inauguration 17 mars). À cette date parut le n° de La Bourse du Travail, mensuel, remplacé en janvier 1911 par L'Action syndicale un autre mensuel qui parut jusqu'en 1940.

 La construction fut financée par des municipalités radicales qui craignaient que les syndicats n'échappent à son influence (ce qui advint). Il a été conçu d'emblée pour abriter les syndicats ouvriers. Plus d'un siècle, donc, de présence syndicale. Lieu de mémoire du mouvement social et syndical.

Peux-tu nous parler de son intérêt architectural ?

Il est de premier ordre. Léon Baille (1862-1951) a été, entre autres architecte de la ville de Perpignan pour laquelle, il réalisa de nombreux édifices :  certains emblématiques comme l’hôpital Saint-Jean de Perpignan dont le fameux « anneau », récemment démoli ; l’ancienne école primaire supérieure, aujourd’hui collège Jean-Moulin (avec un remarquable portail d’entrée sculpté œuvre de Gustave Violet, un des grands artistes (nord) catalans de la première moitié du XXe siècle) ; l’annexe de l’ancien collège de garçons devenue l’annexe de de l’ancienne école des Beaux-Arts ; la Bourse du Travail. Il travailla comme architecte libéral pour des particuliers : des maisons à Perpignan et surtout, l’Hôtel du Belvédère du Rayon Vert, mondialement connu, à Cerbère. Il a tâté à divers styles, de l’éclectisme à tendance historiciste, jusqu’au modernisme, devenant un des pionniers dans l’utilisation du béton pour des édifices destinés à abriter des activités humaines. La Bourse du Travail est une réussite en ce sens que, de style d’inspiration classique, elle a une allure monumentale tout en étant implantée en un lieu exigu. Ce qui montre le talent de l’architecte qui a su s’adapter à des contraintes spatiales sévères. On considère que Baille a été un architecte de très grand talent.

Au-delà des murs, des formes de la bâtisse, peux-tu évoquer son intérêt patrimonial ?

Il est aussi de premier ordre. Il est lié à toute l’histoire du mouvement ouvrier et social à Perpignan depuis la fin du XIXe et jusqu’au début du XXIe. Il faut préserver cette mémoire en l’affichant dans le cœur de la cité. D’ailleurs, le bâtiment a été construit pour ça . Accessoirement : pour donner un temple à la communauté réformée de Perpignan (nous sommes avant la loi de Séparation de 1905) : il est donc aussi lié à la mémoire du protestantisme à Perpignan. C’est le plus vieux bâtiment de l’Église réformée de France dans la ville.

Qu’ont représenté les Bourses du Travail ?

Pour la France, elles représentent un moment capital dans la construction du mouvement ouvrier qui renaît de ses cendres après la Commune. Les Bourses naissent sous l’impulsion de Fernand Pelloutier (1867-1901). Il est devenu le secrétaire de la fédération des Bourses du Travail (1895), préalable à la constitution de la CGT la même année. Les Bourses permettent : le placement des travailleurs ; l’organisation des syndicats (sièges d’UD et d’UL) ; elles sont aussi des lieux d’éducation ouvrière (réunions, bibliothèques ; mise en place des Assurances sociales en 1930 avec la fondation par les syndicats de la caisse Le Travail). À Perpignan : siège des syndicats de la CGT et de la CFTC (après 1919, pour cette dernière ; localement très minoritaire). Dans l’entre deux guerres, (1922-1935), la CGTU s’y est implantée. Avec la scission de 1948, FO et la FEN en sont parties ; En 1964, la déconfessionnalisation de la CFTC entraîna la création de la CFDT et le départ des lieux de la CFTC maintenue. De 1940 à 1944 : siège des syndicats vichystes  dirigés par d’anciens de la CGT (tendance « confédérée) dissoute.

Sont passés par la Place Rigaud tous les mouvements sociaux, peux-tu rafraichir notre mémoire ?

Toutes les grandes grèves et mouvements sociaux d’importance locale, régionale ou générale depuis le début du XXe siècle.

1904 ; grande drève des Agricoles ; 1920 , grève des cheminots ; 1934, : antifascisme et grève du 12hec) ; février : grèves de juin 1936 ; grève générale du 30 novembre 1938 (échec) ; soutien à l’Espagne 1936-1939, organisation de l’accueil des enfants espagnols ; grèves de 1947 ; de 1953 (cheminots, et , localement des Agricoles) ; mineurs en 1962-63 ; mai 1968 ; accueil de travailleurs immigrés dans les années 1970 ; mouvement social de décembre 1995 , etc ...



Ton sentiment sur le projet en cours ?



Il faut lutter pour conserver en l’état ce bâtiment qui présente un intérêt architectural remarquable. Il faut lui conserver son affectation première ; et faire en sorte que dans ce quartier central ne disparaisse pas le souvenir de la mémoire du mouvement syndical et des luttes sociales. Ce dernier enjeu est capital.

Propos d’André Balent, recueillis par JMP

lundi 18 décembre 2017

Millas


Le Collège de Millas en deuil

Est-il possible de tirer les leçons de ce deuil ?

J’ai un sentiment étrange devant les catastrophes accidentelles qui nous tombent  dessus, au moment où nous ne nous y attendons pas : nous avons combattu la maladie, nous la combattons vigoureusement, nous avons souffert atrocement des guerres et nous les avons quasiment expulsées de nos territoires les plus proches, face aux accidents  de la route, des transports, qui régulièrement détruisent des familles, nous sommes comme face à une fatalité inexorable. Nous combattons avec des moyens dérisoires un mal ô combien mortel. Et nous nous exposons à voir les tragédies se perpétuer.

Parce qu’au Collège de Millas, à Saint Feliu d’Avail, chez les collégiens, chez les professeurs, chez les personnels, chez les parents, dans la population il n’y a pas d’autres mots pour dire l’indicible, d’autant plus douloureux qu’il touche des enfants dans un temps qui aurait dû être leur fête. Toute l’équipe du TC dit par ailleurs sa peine, sa compassion, sa solidarité.

Comprendre

Il ne nous appartient pas de préciser les responsabilités. Mais nous avons besoin de comprendre l’enchaînement des événements jusqu’au choc brutal au passage à niveau entre le bus scolaire qui ramenait chez eux les jeunes élèves et le TER. La sortie du collège, la montée dans les bus, l’effervescence d’une fin d’après-midi, la noria des autocars, le choc inouï  avec le train, l’horreur à l’intérieur, la vision d’un cataclysme pour tous les autres et tout le cortège de souffrances, d’angoisse, d’empreintes indélébiles dans les têtes et dans les cœurs. L’enquête dira ce qu’il en est. Les barrières ouvertes ? Fermées ? La défaillance humaine ? Celle du matériel ? Ces interrogations sont légitimes, mais nécessitent du temps.

L’intervention des services de secours, la mobilisation des pouvoirs publics, la capacité des services hospitaliers, la générosité des populations ont été à la hauteur des événements. Je voudrais retenir les propos du ministre de l’éducation qui a mis l’accent sur la nécessité d’inscrire dans la durée cette action des pouvoirs publics, les traumatismes de la catastrophe resteront très longtemps douloureux.

Les éviter

Notre capacité à affronter les catastrophes, l’expérience que nous en avons devraient légitimement nous conduire à faire plus pour les éviter. Certes on vous dira à satiété que le risque zéro n’existe pas.  Mais pourquoi  après un accident similaire  il y a quelques années sur un passage à  niveau est-on confronté à nouveau à un tel choc ? Les coups portés  au service public, la réduction du nombre d’agents, la vétusté du réseau, la prolifération du transport par bus, l’entretien des routes, la sécurité très médiocre de tous les passages à niveau devraient nous préoccuper  bien au-delà de ces temps d’émotion.

Ecoutons les conseils d’un cheminot CGT : « La CGT considère que chaque passage à niveau constitue un danger et qu’il faut soit les supprimer soit les sécuriser » (Sébastien Mourgues, la Marseillaise du 16 décembre).

La sécurité a un prix. Il est essentiel que les jeunes victimes de Saint-Feliu nous réapprennent ce que nous semblons trop souvent oublier, qu’il s’agit du prix de la vie !

Jean-Marie Philibert 

samedi 16 décembre 2017

les souchiens et les non-souchiens


Les souschiens et les non-souchiens

Il a encore frappé… Ne croyez pas que ce soit pour éclairer les esprits ou exprimer un tout petit peu de sollicitude pour une frange de la population en souffrance. Il n’est pas là pour ça. Il est là pour nous montrer que du haut de sa suffisance pontifiante, il y a ceux qui comprennent le monde, ses arcanes, sa complexité et tous les autres … couillons, dont nous sommes, qui ont quand même la chance de l’écouter, lui, à qui tous les micros sont ouverts et qui peut y dire n’importe quoi.

Lui, vous avez compris, c’est Alain Finkielkraut,  « grand » philosophe devant l’éternel, et qui bien sûr, devant donner son avis sur tout, s’est répandu en disant à propos de l’hommage populaire à Johnny que les « non-souchiens » y étaient absents, et que ce fut essentiellement le rassemblement du « petit peuple blanc ». Il ne s’agit pas de revenir sur un cérémonial dont chacun est libre de penser ce qu’il veut, mais qui, souvent comme tout cérémonial, a du sens. Et bien sûr tout à ses fantasmes, Finkielkraut lui donne un sens raciste. Il aime tant fricoter avec la droite et la droite extrême. C’est ce racisme que je veux interroger parce qu’il gangrène notre société, la conduit dans l’impasse, rend impossible toute possibilité de transformations sociales. C’est sans doute pour cela que les réactionnaires de tous poils s’y précipitent.

 La souche est un absolu

Le racisme se nourrit à deux mamelles, l’absolu de la souche et la phobie de l’altérité. Pas d’avenir si vous n’êtes pas souchiens, si vous n’avez pas vos racines plongées dans la terre de vos ancêtres, qui eux-mêmes en sont nés, progressivement purifiés par une atmosphère à nulle autre pareille, puisque c’est la vôtre, qu’elle vous est inaliénable, qu’elle vous résume, vous et les vôtres, qui vous rapprochent de ceux qui se sont enracinés tout près de vous. Si de plus la souche est de couleur blanche, s’imagine bénie des dieux, et héritière d’une histoire pluriséculaire, vous êtes au top, vous pouvez mépriser le monde et  ses bariolages dont il faut vous protéger, parce que là est le mal.

L’altérité, c’est le mal

Le mal, c’est l’altérité, celui-celle qui n’est pas comme nous, dont la souche est ailleurs, dans un monde hostile et inconnu où la civilisation ne peut être que primitive, l’éducation, inexistante, les mœurs, sulfureuses. Certes ils peuvent être vaillants et utiles, ils se débrouillent très bien avec les marteaux piqueurs, ils ne rechignent jamais devant les tâches ingrates. Mais fondamentalement ils ne sont pas comme nous. Aller les voir chez eux, de loin, en faisant du tourisme, pourquoi pas ? Mais vivre à côté d’eux ici, envoyer nos enfants à l’école que fréquentent leurs enfants, non, ce n’est pas possible ! Nos souches sont incompatibles et le resteront.

La vérité botanique

C’est sans doute, ce que pense l’académicien. Et oui ! Il va faire la sieste aux séances de l’académie française : ça ne l’empêche pas de dire des bêtises. La preuve par la botanique !

Il s’avère que grâce aux mystères de la botanique, les racines n’obéissent pas à un déterminisme absolu et que toutes les souches ne soient pas conçues avec les lourdes bornes que Finkielkraut juge indépassables. Les graines poussent un peu où elles veulent et comme elles le veulent. L’univers plombé de celui que Bourdieu qualifiait de « sous-philosophe » n’est qu’une construction mentale d’un autre âge qui a peur que les femmes, les hommes se rassemblent avec leurs différences et avec toutes leurs couleurs pour construire un monde neuf.

La vie, comme le monde et ceux qui le peuplent,  ne peut être qu’arc-en-ciel. N’en déplaise à Finkielkraut.

Jean-Marie Philibert

lundi 11 décembre 2017

un peu beaucoup


Un peu…beaucoup…

En cette froide journée de décembre où le sentiment diffus d’avoir perdu un être cher s’est emparé de nombreux français de tout âge les Champs Elysées connaissent ce dont Mélenchon a rêvé, un méga rassemblement pétaradant populaire et surprenant pour accompagner un disparu, mais ce n’est pas le code du travail, c’est pour être jusqu’au bout du bout avec Johnny dans une sorte de catharsis pour se préparer à se séparer de ce que l’on a aimé et pouvoir faire en sorte que la vie continue sans lui, qui nous accompagne depuis des décennies.

Il a animé nos vies

Je me suis interrogé sur la manière d’aborder l’événement. Ce que j’en pense importe peu et risquerait d’être à contre-courant. Mes compétences dans le domaine musical étant réduites à zéro, il était exclu que je puisse dire quoi que ce soit d’intéressant sur l’apport du chanteur, si ce n’est répéter ce que d’autres ont dit. Certes il a animé nos surprises parties comme on disait alors : il a posé les fondements d’une vie rock-and-roll, il a joué à l’Elvis Presley hexagonal, il a été une bête de scène, et très vite il est apparu comme le dessus de panier des chanteurs de son acabit. Et puis il a tant duré qu’il est passé avec allégresse d’une génération à un autre, il était l’idole des parents, il est devenu celui des enfants, aujourd’hui celui des grands parents… jusqu’aux obsèques quasi nationales.

Une soif de nouveauté

Cette relation avec un public, et au-delà avec un peuple est surprenante, rare. Je pense qu’il est le produit d’une époque, d’un temps qu’on a appelé les trente glorieuses, issu d’une guerre qui fut une ignominie pendant laquelle la vie, plutôt mal que bien, a continué. L’enfance pour ceux qui ont été comme lui les précurseurs des baby-boomers dans les années cinquante fut une période d’autant plus difficile que les modèles anciens restaient très prégnants de conformisme et que dans le même temps la soif de nouveauté, de modernité, d’ouverture, de liberté frappait à la porte.

Il va dans ces premiers succès montrer la voie à suivre pour l’étancher, timidement d’abord, puis la vague rock and roll aidant, il bousculera les bornes jusqu’à se rouler par terre sur scène, et autres joyeusetés du même tonneau. Vous n’y pensez pas ! Il a osé !

Complicité

Et il va continuer à oser, à s’embarquer sur toutes les nouveautés que les temps d’alors vont proposer à une jeunesse exubérante que le gaullisme vieillissant ne parviendra pas à étouffer. Il restera dans le spectaculaire, le médiatique, le people, le showbiz… nourrira les modes, les exprimera avec flamboyance et un goût pas toujours très sûr. Mais qu’importe ! Il vit intensément, s’enrichit, parle de lui, de nous, nous accompagne, nous entraîne. Il a les mots simples et pas toujours justes pour dire les choses. Comme nous ! On s’en amuse … Une complicité est née qui ne cessera.

Une constante, qui a sans doute du sens : la distance prise avec le politique qui dérange, comme si la vraie vie n’était que spectacle, que rassemblement festif,  que rencontre par-delà les différences, les âges, les générations, les clivages sociaux. Et ça marche !

Le destin

D’autant mieux que la revanche à prendre sur un destin contraire reste une marque de fabrique qu’il assume : il permet à la plus grande partie de son public de sublimer ainsi la médiocrité d’un destin pas toujours folichon, et de partager, fût-ce symboliquement,  une part de ses débordements, débordements d’amour et de vie.

Ce qui s’est exprimé dans les rues de Paris ce samedi tient de cette rencontre intime entre le destin singulier et extraordinaire d’un chanteur hors norme (pour lequel chacun peut garder l’appréciation qu’il souhaite) et des milliers et des milliers de gens qui se sont reconnus, qui se sont projetés, qui se sont identifiés avec une icône dont ils avaient le sentiment qu’elle leur ressemblait un peu… beaucoup… passionnément…

Jean-Marie Philibert.


samedi 2 décembre 2017

La Villa


La calanque, la villa, le monde, la vie.

Voguer au gré de ses humeurs… un plaisir… et quand ces humeurs sont destinées aux lecteurs du TC, c’est un plaisir partagé, même si la palette des sentiments qui les animent n’a pas toujours des couleurs euphoriques. L’époque n’est pas à se taper sur le ventre ; elle exige lucidité et exigence pour ne pas verser dans un nihilisme qui enchanterait les adeptes de la désespérance. Elle impose d’être aux aguets, de garder la dialectique en bandoulière, de capter toutes les bouffées d’oxygène qui sont les signes d’une vie qui continue.

De l’oxygène

Il ne viendra pas nécessairement que de la vraie vie, comme on dit, mais aussi des salles obscures où des cinéastes, des acteurs-et-trices (c’est mon écriture inclusive) répondent à notre besoin d’écouter des histoires. Le dernier film de Robert Guediguian, La Villa, est une mine d’oxygène : il est depuis la semaine dernière sur les écrans. Il serait dommage de ne pas s’en servir pour prendre une dose d’optimisme, même si apparemment le sujet pourrait donner le sentiment de ne pas tout à fait s’y prêter.

En effet : sur la terrasse d’une maison dominant la calanque de Méjean à Marseille un vieil homme contemple la mer. La main tremble. Il s’effondre, terrassé par une attaque. L’histoire commence : ses enfants se retrouvent, après de longues années de séparation, à son chevet. Angèle (Ariane Ascaride) a peur de retrouver vingt ans après le lieu d’un drame familial qu’elle a voulu gommer. Joseph (Jean-Pierre Daroussin), « jeune » retraité sans illusion et, bien sombre malgré la jeunesse de sa  compagne, semble accepter un avenir plombé, seul Armand (Gérard Meylan) resté dans la calanque où il tient le restaurant populaire ouvert par son père semble faire face… porté peut-être par la magie d’un lieu à perpétuer envers et contre tout. Tout est dit en quelques images.

Une tragédie finie

La tragédie n’a pas à commencer, elle est déjà écrite. La  mort a emporté accidentellement la fillette d’Angèle, dont les souvenirs peuplent la villa,  vingt ans plus tôt. Elle va emporter aussi le couple de vieux amis, voisins de la villa, qui, devant la vie qui fuit, préfèrent la mort ensemble et choisie à la sollicitude d’un fils aimant. La présence récurrente de forces de police à la recherche de réfugiés introuvables est comme le signe que quelque chose d’autre peut arriver, mais qui n’arrive pas.

La sympathique passion dévorante d’un jeune marin pécheur, amoureux depuis l’enfance d’une Angèle actrice admirée qui lui a fait découvrir le théâtre permet à l’amour de faire de la résistance.

Ils sont au bord de l’abîme, mais ne font pas le pas de trop. Ils revivent l’exubérance de leur jeunesse dans la citation d’une œuvre précédente de Guediguian, images séduisantes d’une joie définitivement enfuie. Ils restent tous droits, dignes, humains. Ils font face !

Et pourtant

Et pourtant de trois jeunes enfants (une fille et deux garçons là aussi), réfugiés venus d’ailleurs, découverts par hasard cachés dans les rochers de la calanque va venir le signe inespéré. Je ne veux pas vous en dire plus. La scène finale résume tout le propos et la beauté  du film. Cette fin est un début ! La calanque peut aussi donner la vie, dans l’ouverture aux autres, dans la solidarité. Ils sont l’image d’un monde qui n’a pas fini de nous étonner par sa capacité à se régénérer au moment où on s’y attend le moins. Le cinéma peut nous donner des leçons de vie qui font du bien.

Jean-Marie Philibert.

lundi 27 novembre 2017

inclusive or not


POUR L’AMOUR DE LA LANGUE

L’amour de la langue… C’est de cet inconnu que je souhaite parler ! L’amour de la langue parce qu’il nous constitue, parce qu’il nous nourrit, parce qu’il nous a construits, parce qu’il nous forge, parce qu’il nous ouvre aux autres… aux autres langues aussi, parce qu’il est rencontre, ouverture, enrichissement, cultures (au pluriel bien sûr !)…

UN CHEMIN « BONHOMME »...

Eh bien, l’amour de la langue, c’est un peu comme l’amour des enfants : on les aime, on les adore, on veut en faire ceci ou cela, on les imagine à l’image de ce que l’on aurait aimé être, on les forge (on essaie) et il arrive qu’on se rate. L’enfant sera ce qu’il a choisi d’être, nourri de votre amour, de votre histoire commune, il construira sa propre histoire pour exister. La langue, depuis de longues générations, nous la construisons, nous la faisons croître et proliférer pour dire le monde, la vie, nos vies, nos humanités. Comme pour nos enfants, nous dépensons beaucoup d’énergie pour elle, et elle nous le rend bien en accompagnant nos moments de joie ou de détresse, nos moments de partage, comme de solitude. Mais elle nous donne parfois le sentiment de ne pas être à la hauteur de toutes nos attentes, d’échapper à nos désirs pour mener son « bonhomme » de chemin.

Un chemin si « bonhomme » qu’elle a développé en son sein des usages au sexisme avéré et qu’elle a ainsi participé de la domination de la moitié masculine de l’humanité sur l’autre moitié féminine. D’où les préconisations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, dès 2015, de promouvoir une écriture inclusive qui a pour finalité de fonder une communication publique sans stéréotype de sexe.

INCLUSIVE OR NOT

L’écriture inclusive se définit par « l’ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes ». D’où l’obligation d’accorder les fonctions, métiers, titres… en fonction du genre : l’auteur femme sera auteure, ou auteuse ou autrice. Il faudra utiliser à la fois le masculin et le féminin quand on parle d’un groupe indifférencié, par exemple les agriculteur-trice(s). Le masculin ne l’emportant plus sur le féminin !

On accordera donc au plus près : les garçons et les filles sont contentes. Et dernière horreur à proscrire à tout jamais : ne jamais mettre une majuscule à Homme pour désigner  des hommes et des femmes qui composent ensemble, qui régénèrent ensemble l’humanité.

La légitimité des propositions faites est incontestable : la langue est imprégnée d’une idéologie anti féministe. Et les combats des femmes, mais aussi des hommes pour plus de justice, pour plus d’égalité, pour plus de liberté ont eu des effets limités. Les tentatives des forces réactionnaires pour empêcher tout progrès  ont très souvent  cherché à perturber les valeurs, les représentations et les mots qui vont avec ; écoutez ce qu’ils ont fait des mots  démocratie, ou socialisme.

UNE BRÈCHE ?

Faut-il donc se précipiter dans la brèche grammaticale ouverte pour, dans ces temps où le harcèlement des femmes devient une réalité insupportable, en finir au moins avec les injustices de la langue ? Ma réponse est que la vérité n’est pas plus du côté  des vieilles barbes de l'Académie française que de celui des passionné(e)s de l’inclusive. L’économie de la langue repose sur un usage dont tous les mécanismes nous échappent un peu, mais qui la régule sur des pratiques qui parviennent souvent à combiner efficacité linguistique, pertinence sociale et invention. L’usage a su souvent prendre le contre-pied des  blocages, des malhonnêtetés, des turpitudes.

UN PIÈGE ?

Confondre les mots, les phrases et les choses qu’ils-elles représentent est un piège dans lequel les réformateurs de pacotille veulent nous prendre pour nous convaincre que les mots suffisent à changer la vie. Les terrains sociaux, linguistiques, philosophiques sont imbriqués d’une telle façon que seule une approche globale est efficace pour faire bouger les lignes d’une vie à écrire où une moitié des êtres humains n’aura plus à craindre pour elle-même. Je serai enclin à nous inciter tous ensemble à détruire les murs qui gâchent-cachent notre avenir commun. Pour cela nous avons besoin d’une langue certes complexe, mais riche de toutes ses strates et de  toutes ses potentialités. Evitons d’en faire un simple artifice ; la confusion, genre-sexe pourrait y conduire. Préservons-la. Elle est précieuse. Elle est comme nos enfants : faisons tout pour elle, mais laissons-lui sa liberté, elle est notre avenir ! L’amour de la langue... toujours.

Jean-Marie Philibert

lundi 20 novembre 2017

charlie-mediapart


Tariq, Edwy, Charlie, Manuel… et tous les autres

Blague à part ? Rire de tout ? Et aussi en pleurer, comme un certain mois de janvier, à la mort d’une escouade d’humoristes chevronnés. Nous fûmes Charlie. Depuis les fanatiques islamistes ont élargi leurs capacités destructrices, semant le deuil, la désolation, ici, ailleurs, en aveugle. Et quelques temps plus tard tout nous revient à la figure, à l’occasion des révélations d’une victime de harcèlement sexuel par un islamiste « moins poussièreux ( ?) » que les autres, des polémiques qui s’ensuivent, de la réactivation des différentes approches, de la volonté des Charlie d’enfoncer le clou… Notre besoin de comprendre un peu quelque chose dans une polémique compliquée et de tenter d’en appréhender les fondements idéologiques est intact. Essayons…

Rappel des moments importants

Tariq Ramadan, intellectuel musulman de haut vol ( ?), coqueluche des médias est accusé par une de ses victimes  d’une tentative de viol, à partir de là une campagne prend son essor sur le thème Tariq est un drôle de ouistiti à la libido galopante. Elles seraient nombreuses à en avoir subi l’expérience… malheureuse, avant-après des conférences, dans des chambres d’hôtel où elles auraient été invitées à poursuivre des entretiens… philosophiques. Il n’en faut pas plus à l’équipe de Charlie pour prendre part avec l’irrévérence que nous apprécions à la polémique et proposer une Une caricaturant Tariq Ramadan aux prises avec une érection phénoménale, digne d’un super Priape et se proclamant le 6ème pilier de l’islam. Et d’un !

Et de deux, et de trois

Et puis très vite, et de deux, Edwy Plenel, déclare au cours d'un entretien télévisé quelque chose comme « La une de Charlie Hebdo fait partie d’une campagne générale de guerre aux musulmans. »  On sait que le directeur de Médiapart a toujours souligné son souci de ne pas confondre islam et islamisme radical et il a pu (justement ? injustement ?) apparaître comme ouvert à l’approche philosophique de Tariq Ramadan. Du coup, et de trois, le voilà la semaine suivante en une de Charlie, sous un titre bien sûr ironique (et injuste???)   AFFAIRE RAMADAN, MEDIAPART REVELE : ON NE SAVAIT PAS, un portrait de Plenel que ses moustaches touffues rendent à la fois sourd, muet et aveugle. La  polémique est (re)lancée entre les chantres de l’islamophobie pure et dure (dont Manuel Valls qui trouve là une occasion d’exister) et les partisans d’une approche plus mesurée et circonspecte. Le tout sur fond de débat laïque jamais fini.

A cette occasion on mesure à nouveau la difficulté  à comprendre les questions posées par l’islam : elle conduit à confondre islam et islamisme, à opposer tolérance et laïcité, à, au nom de la lutte légitime contre l'islamophobie, se laisser aller à une certaine complaisance pour une religion qui revendique haut et fort la suprématie de la loi de Dieu face à la loi des hommes (là où les autres religions ont mis une sourdine). Dans sa forme extrémiste, elle ne rechigne pas devant l’antisémitisme, elle n’aime pas beaucoup la liberté des hommes, pas du tout celle des femmes, et encore moins l’égalité. La porte est ouverte à la caricature que réactivent tous les incidents. Et comme le terreau social, et ses difficultés, le permettent, l’exclusion et le communautarisme font le lit de tous les aveuglements. Ils peuvent être porteurs de dérives tragiques, l’histoire malheureusement nous l’apprend. « Tous les autres » de mon titre trinquent.

Le peuple et la laïcité

Seule une approche critique est possible et nécessaire, c’est la compréhension du monde contemporain qui se joue là et la construction de la citoyenneté qui va avec. Nous devons nous défier des discours de l’outrance, dans la prise en compte des populations concernées pour ce qu’elles sont : le socle commun ne peut être que celui d’une laïcité rigoureuse qui laisse dans la sphère de l’intime les convictions religieuses pour  se concentrer sur le vivre ici et maintenant dans la solidarité, dans l’action collective pour maîtriser un avenir… qu’il faut sortir des obscurités des fanatismes. Il n’y a pas de laïcité dure ou molle : il n’y a qu’une laïcité large et offensive, portée par le peuple, qui peut et doit nous rassembler en laissant le surnaturel au ciel et la terre à ceux qui y vivent, qui tentent de le faire en construisant, souvent à main nue, la paix, la solidarité, la justice face à des « mamamouchis » qui ne font pas rire du tout.

Jean-Marie Philibert.